Vautour fauve et pastoralisme : services écosystémiques et dommages au bétail

Le Vautour fauve est un rapace de grande taille, dont l’envergure peut atteindre 2,8 mètres pour un poids moyen de 9,5 kg. Ce nécrophage opportuniste joue un rôle d’éboueur naturel. D’une longévité de 40 ans en moyenne, le Vautour fauve forme un couple fidèle à vie. D’instinct grégaire, il niche dans des colonies où chaque couple élève un seul poussin tous les deux ans en moyenne.

Ce grand rapace charognard se reproduit en France dans les Pyrénées, les Grands Causses du Massif Central et les Alpes du Sud. Selon les résultats du dernier recensement de la population de vautours fauves dans les Pyrénées françaises en 2019, 1286 couples reproducteurs occuperaient le massif. Cet effectif représente une augmentation de 51 % en moins de 10 ans, soit un taux d’accroissement annuel moyen de 7,2%. Au total, on dénombre plus de 1500 couples nicheurs en France métropolitaine. En Espagne, la population est estimée à 30 946 couples, dont 6015 couples dans les Pyrénées espagnoles.

S’il rend de nombreux services écosystémiques en assurant un équarrissage naturel, son opportunisme alimentaire peut le mener à attaquer des animaux moribonds, gravement blessés ou des femelles en difficulté lors de mise bas. Ces dommages sur le bétail demeurent minoritaires, quoique massivement relayés par les médias. Ils contribuent ainsi à véhiculer une image négative du vautour. Mais est-elle pour autant justifiée ? Et faut-il céder aux nombreuses voix réclamant une régulation d’urgence de l’espèce ?

Notions de biologie des Vautours

Les vautours sont des charognards dotés d’aptitudes particulières.

  • Ils pratiquent le vol à voile : cette technique leur permet de profiter des ascendances thermiques pour monter en altitude, puis de se laisser planer jusqu’à la prochaine ascendance. Ils dépensent ainsi très peu d’énergie et peuvent parcourir plusieurs centaines de kilomètres en une seule journée ! Lorsque le temps est mauvais, ils préfèrent jeûner plutôt que de s’épuiser dans un bol battu prolongé.
  • Ces rapaces se nourrissent par épisodes de bombance, lors des spectaculaires curées collectives. En-dehors de ces périodes, ils pratiquent un jeûne prolongé pouvant durer jusqu’à trois semaines.
  • Leur coup serpentiforme et leur bec sont adaptés pour tirer et déchirer chairs et viscères. Leurs griffes, quasiment dépourvues de force et ne pouvant rien saisir, interdisent tout prédation active comme pour les autres rapaces.
  • Dotés d’une excellente vue, ils repèrent en quelques minutes les carcasses et animaux moribonds à des kilomètres à la ronde. Ils décrochent alors de leur vol plané pour fondre sur leur nourriture. Chaque vautour ou vol groupé garde un œil sur ses congénères, planant parfois à plusieurs kilomètres de distance. Dès lors qu’un d’entre-eux décroche sur sa pitance, les autres le rejoignent.
  • Les vautours réagissent aussi aux mouvements d’autres espèces nécrophages, que ce soient d’autres espèces de vautours ou bien des milans ou corvidés.
  • Le pH très acide de son estomac (pH = 1) détruit les pathogènes des carcasses contaminées. Son intervention stoppe ainsi la propagation des maladies. C’est pourquoi, contrairement aux carnivores charognards comme le renard ou le blaireau, les biologistes le considèrent comme un « cul de sac épidémiologique » .

Lors des curées, chaque espèce se spécialise selon un schéma alimentaire nécrophage.

  • Les Vautours fauves (Gyps fulvus) entament en général les premiers la carcasse ou l’animal moribond. Ils entament les cadavres par les orifices naturels. A l’aide de leur bec crochu, ils entaillent la fine peau de l’aine et des aisselles. Ils consomment ensuite les chairs et viscères.
  • En second, les Vautours moines (Aegyplus monachus) ont un cou plus court et emplumé, ainsi qu’un bec plus robuste. Ils se spécialisent dans la découpe des pièces coriaces (peau, cartilages, tendons, etc…).
  • Ensuite, les Vautours percnoptères (Neophron percnopterus) ont un bec fin, ils sont incapables d’entailler un animal entier. Ils se contentent des restes de la curée comme les morceaux de chair attachées aux os, le contenu de la panse, voire même les déjections. Ils sont également capables d’utiliser des pierres pour briser des œufs ou de s’attaquer au contenu d’un crâne.
  • Le Gypaète barbu (Gypaetus barbatus) est surnommé le « casseur d’os » car il se nourrit notamment de la moëlle osseuse.
  • Enfin, si le Vautour fauve recherche uniquement des carcasses de grands vertébrés, les trois autres espèces sont aussi des charognards de la petite faune.

Répartition dynamique des Vautours et pratiques agricoles

Les Vautours fauves matures sont sédentaires, tandis que les immatures et non-nicheurs sont erratiques. Il est ainsi possible de suivre des échanges d’individus entre colonies. De nombreux juvéniles et immatures nés en France ou en Espagne traversent le détroit de Gibraltar et longent les côtés africaines jusqu’en Afrique sub-saharienne. Ces individus peuvent séjourner jusqu’au sud de l’Afrique sub-saharienne et revenir quelques mois plus tard en France !

Cependant, les mouvements des Vautours adultes sont liés à leur comportement territorial. Le Vautour fauve est un rapace grégaire qui va nicher de manière plus ou moins groupée. Le Vautour moine a un comportement moins grégaire. Quant au Vautour percnoptère et au Gypaète barbu, ce sont des rapaces territoriaux.

Les adultes nicheurs sont occupés pendant un semestre entier par la reproduction (deux mois d’incubation et quatre mois de nourrissage du jeune au nid). Le succès de reproduction des couples nicheurs pyrénéens est de 37 et 81 %. De plus, les prospections journalières des colonies nicheuses ne dépassent pas les 50-150 km. Les individus non-nicheurs peuvent aisément parcourir 100 à 600 km par jour, d’où les observations insolites de vautours en Bretagne ou en Belgique. La découverte régulière et périodique de carcasses peut conduire les vautours à effectuer des fréquentations saisonnières, voire de favoriser l’installation de nicheurs.

Corrélation entre pastoralisme et présence des vautours fauves

La comparaison entre les répartitions du Vautour fauve (données Oiseaux de France) et les agrosystèmes l’élevages pastoraux en France (données C&D ; Marie et al., 2013) entrevoit une corrélation positive. Ce constat est confirmé par le cahier technique de réintroduction du Vautour fauve en France.

En effet, ce programme de conservation prenait en compte la présence d’activités pastorales pour l’alimentation de ces charognards. La faisabilité de la réintroduction devait ainsi inclure des élevage dans un rayon de 30 km autour du site de lâcher. Le Vautour fauve doit ingurgiter en moyenne 150 kg de biomasse par an. Le calcul attribue ainsi environ 300 kg d’animaux entiers par individu charognard. En fixant la mortalité moyenne en estives à 5 % du cheptel par an, il faut donc compter la présence de 6000 kg de biomasse sur pied de cheptel par Vautour fauve. En terme de têtes de bétail, le ratio final est par exemple d’au moins 20.000 équivalents ovins pour 100 vautours.

Vautour fauve et services écosystémiques : l’équarrissage naturel

En tant que charognard, le Vautour fauve participe à l’équarrissage naturel et représente un service écosystémique rendu par l’espèce. Ce comportement constitue un commensalisme vis à vis des agrosystèmes pastoraux tout en représentant une ressource alimentaire de premier ordre pour ces rapaces.

L’équarrissage naturel n’est autorisé que par dérogation et dans des conditions encadrées selon les règlements CE 1069/2009 et UE 142/2011. Il fait donc l’objet d’un arrêté préfectoral et ne concerne que les grands rapaces nécrophages. Cela représente une alternative économique à l’équarrissage industriel. Depuis 2009 et la fin de la crise sanitaire de l’ESB, l’équarrissage n’est plus un service public. L’intérêt de l’équarrissage naturel apparaît donc pour les zones rendues peu accessibles aux prestataires de services privés. En effet, la collecte y est coûteuse pour l’éleveur (qui assure 15 % du prix du service) et les délais de ramassage peuvent entraîner la dégradation sanitaire rapide des carcasses.

Une dérogation de l’Administration permet donc de procéder à un équarrissage naturel. La réglementation est assez stricte, afin de limiter les risques de propagation d’agents pathogènes. Car si le vautour est un « cul-de-sac épidémiologique » ce n’est pas le cas des mammifères charognards ou des insectes vecteurs. Les placettes d’équarrissage autogérées par les éleveurs représentent le meilleur compromis entre arguments naturalistes, agropastoraux et sanitaires.

Les services écosystémiques apportés par les vautours :

Les vautours assurent la grande majorité des prestations d’une placette d’équarrissage, soit les services écosystémiques suivants :

  • Elimination rapide des cadavres domestiques ramassés et déposés sur les placettes.
  • Nettoyage des cadavres d’animaux sauvages ou domestiques non découverts.
  • Assainissement du milieu pastoral (les vautours sont des cul-de-sac épidémiologiques).
  • Economie d’émissions de gaz à effet de serre (estimation de 77.000 tonnes de CO2 en Espagne) et contribution à la baisse des émissions du secteur agricole.
  • Baisse des coûts d’équarrissage, abattement possible sur la CVO pour les éleveurs possesseurs d’une placette.
  • Diminution du charognage par des mammifères opportunistes. Les charniers ou dépôts sauvages peuvent augmenter leurs densités de population, disséminer des agents pathogènes et nuire à la biodiversité.
  • Rajoutons enfin à cette liste les services économiques rendus par les vautours, au centre de nombreuses activités touristiques locales.
Pratiques d’équarrissage et services écosystémiques des vautours

Selon le PNA « Vautour fauve et activités d’élevage » , l’économie générée sur le plan national serait de plusieurs centaines de milliers d’euros par an. Les données espagnoles indiquent une économie de 45 millions d’euros par an ! Les bénéfices en terme d’économies et de réduction des émissions de dioxyde de carbone sont cependant corrélés aux types de pratiques d’équarrissage. C’est ce que démontre l’étude de Dupont et al. (2012). Le modèle proposé par les chercheurs interprète les carcasses comme une « demande » et les vautours comme une « offre de service » .

Les auteurs de cette étude prennent en compte plusieurs scénarios de gestion des carcasses : avec ou sans vautours, ou solutions mixtes. Ils intègrent aussi les indicateurs suivants : le nombre de carcasses restantes, le délais avant dépôt de la carcasse, le coût de la collecte par des services privés d’équarrissage, et les émissions associées de GES en équivalent carbone. Les auteurs constatent que deux services écosystémiques de la stratégie associant les vautours se distinguent par rapport à l’équarrissage industriel : baisse du coût de collecte et baisse des émissions de GES. Mais pour cumuler une baisse de tous les indicateurs, le seul recours aux vautours sur sites d’équarrissage ne suffit pas. Cet article souligne ainsi que les bénéfices acquis varient selon les stratégies d’usage du service d’équarrissage naturel.

Impact du Vautour fauve sur les cheptels bovins et ovins

La raréfaction des vautours dans les paysages d’estives français au cours du XXème siècle les ont effacé de la mémoire rurale collective. Aussi, de nombreux secteurs pastoraux ont dû réapprendre à cohabiter avec ces grands rapaces. Les vautours ayant une réputation plutôt défavorable dans la culture populaire, leur retour suscite autant d’inquiétudes que de craintes. La diffusion dans les médias de titres « chocs » sur la « prédation » d’animaux domestiques vivants lors de spectaculaires curées nuit fortement à la réputation du Vautour fauve. De nombreux éleveurs et représentants du monde agricole réclament désormais des actions concrètes des services publics contre ce nouvel « ennemi des éleveurs » . Mais qu’en est-il vraiment de ces « actes de prédation » ?

Des expertises vétérinaires pour éclaircir la polémique

Si les déclarations de dommages en France ne sont pas nouvelles, elles ont connu des fluctuations par le passé, notamment après la fermeture des charniers industriels espagnols (muladares). Suite à l’apparition de ces plaintes dès 1993, les établissements publiques mettent en place un dispositif de constatation. Cette procédure permet en outre d’instaurer un dialogue avec l’éleveur et peut être complété par une expertise vétérinaire.

Ainsi, sur 176 cas d’expertises dans les Pyrénées, il s’avère que 37 % des interventions du Vautour fauve ont lieu sur des animaux encore vivants (ante-mortem). Dans 8 % des cas, le vautour a joué un rôle déterminant dans la mort de l’animal. Soit un pourcentage final de 3% des cas expertisés. Il s’agit donc d’un opportunisme rare, mais qui ne s’apparente pas à de la prédation active. En effet, le vautour est incapable de traquer sa proie, puis de procéder à une mise à mort à la capture. Au final, le nombre de cas pour lesquels le Vautour fauve sortirait de son rôle d’équarrisseur naturel serait de 20 à 25 animaux domestiques par an. Un chiffre très réduit, mais des situations fortement médiatisées et qui ont un impact psychologique prononcé sur la profession agricole.

Conclusion

La réintroduction du Vautour fauve dans son ancienne aire de répartition française présente de nombreux avantages pour le pastoralisme. Eboueur naturel, il contribue à l’équarrissage des carcasses d’animaux tout en préservant la qualité sanitaire des estives. Mais le retour des vautours a également ravivé la mauvaise réputation de ces grands rapaces. La posture de déni initial des interventions ante-mortem par les naturalistes se justifiait par une crainte de destruction du travail de réintroduction entrepris. Mais aujourd’hui, cette position ne peut qu’être contre-productive.

Les médias et réseaux sociaux, principaux pourvoyeurs de fausses interprétations du comportement des vautours, confondent ainsi opportunisme et prédation. A l’opposé, nier ces 3% de cas expertisés en moyenne ne peut qu’aggraver les tensions entre naturalistes et éleveurs. Dans le contexte actuel, il faut donc diffuser une information aussi claire que précise. Car ces feux de paille détournent aussi l’attention des réelles menaces planant sur la profession. Or en aucun cas, le vautour ne doit servir de bouc-émissaire à un contexte actuel rendu difficile par les tensions sociales et les difficultés de la profession agricole.

Bibliographie

Barbau R. (2017). Quels discours planent autour des vautours ? Analyse des représentations sociales associées aux vautours, et plus particulièrement au Gypaète Barbu. Programme Life GYPCONNECT, 97 p.

Dupont et al. (2012). Modelling carcass disposal practices: implications for the management of an ecological service provided by vultures. Journal of Applied Ecology 49(2), p. 404-411.

LPO Mission Rapaces. Réintroduction du Vautour fauve – cahier technique. 31 p.

Poudré et al. (2017). Plan National d’Actions « Vautour fauve et activités d’élevage » 2017-2026. [En ligne]

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